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Récits de migrants : zoom sur un témoignage

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« J’ai 39 ans...
Je suis né en Guadeloupe, à Pointe-à-Pitre, mais ma famille est de Port-Louis. Je suis arrivé en France à l’âge de 7 ans. La première fois, je suis resté 2 ans, et puis je suis retourné en Guadeloupe entre 9 et 10 ans. Je suis revenu ici définitivement quand j’avais 11ans. J’y suis retourné seulement à l’âge de 33 ans, c’est à dire en 2005. »

« Mon père était marin pêcheur...
En Guadeloupe, ma mère ne travaillait pas. En France, elle travaillait dans un hospice, elle s’occupait des personnes âgées. Elle est arrivée en France quand elle avait 20 ans.
je suis d’abord arrivé en métropole chez ma mère à Noisy le sec en région parisienne. C’était pendant les vacances. J’ai peu de souvenirs de ma mère. Je la voyais seulement pendant les vacances scolaires. Je vivais chez ma tante parce que mon père ne voulait pas qu’un beau-père me nourrisse. Chose que je n’ai jamais compris. Enfin, c’était comme ça...
Je n’ai pas de très bons souvenirs de tout ce qui est familial. De 2 à 7 ans, j’ai vécu chez mes grands-parents paternels avant d’arriver en France aux Sapins, chez ma tante qui est aussi ma marraine. Arrivé ici, immeuble Giraudoux aux Sapins, je pleurais tous les jours. J’ai vraiment eu du mal à m’adapter. C’était le cauchemar. J’ai fêté mes 7 ans en arrivant. C’était en 1979. »

« En Guadeloupe, quand j’étais gamin...
j’avais juste à traverser la rue pour aller me baigner. Je passais beaucoup de temps dans l’eau. J’étais bien, mes grands-parents avaient pas mal de terrain. j’étais tout le temps dehors. Malgré les problèmes familiaux, j’étais heureux.
C’est compliqué comme histoire : mes grands parents des deux familles ne s’entendaient pas. Mes grands parents maternels ont envoyé ma mère en France pour qu’elle ne voit plus mon père. Je n’ai jamais vécu avec mes parents, enfin si avec mon père entre 9 et 10 ans, mais c’était tellement l’enfer avec ma belle mère que j’ai demandé à mon père qu’il m’envoie en France. Il n’a pas hésité. Ma mère est décédé quand j’avais neuf ans. Mon père a voulu me récupérer. C’est pour ça que je suis retourné en Guadeloupe pendant un an. »

« Je me battais déjà beaucoup en Guadeloupe...
Si je perdais un combat, mon père me dérouillait : « Comment ça t’as perdu !? » Le lendemain, il fallait que je reprenne le dessus. Ça, c’était l’éducation que j’ai reçu. « Tu portes mon nom, tu ne perds pas de combat. »
J’ai toujours parlé français. Je parle créole aussi, mais c’était mal vu de le parler. Même si tes parents te parlent en créole, tu dois leur répondre en français. Ce sont des trucs qui datent de la colonisation. Encore dans les années 80 en Guadeloupe, des mecs faisaient de la prison pour avoir écrit des magazines en créole. »

«  Double culture, oui !...
J’ai aussi grandi avec la culture indépendantiste, étant originaire de Port Louis. Il y a quelques membres actifs dans ma famille. J’étais à bonne école.
Je m’entendais bien avec les indiens. Mais les gens ne se mélangent pas aux Antilles. Certains votent Front National parce qu’ils trouvent qu’il y trop d’haïtiens. Je suis clair de peau, j’ai les yeux clairs, je passais bien là-bas. Mon grand-père lui prenait des bains à l’ammoniac. A l’époque il n’y avait pas de produits pour éclaircir la peau. »

« L’héritage colonial...
Est toujours présent en Guadeloupe. C’est une culture très vieille France. Les gens jugent sans connaître. De français, il n’y a que le mauvais qui est resté.Les gens sont plein de préjugés là bas. Mon père était assez raciste, même s’il a les yeux bleus. En revoyant des photos de ma grand-mère qui avait les cheveux raides jusqu’aux fesses, je me suis dit : « mais en fait c’est une blanche ma grand-mère alors qu’elle se considérait comme une négresse. »

«  Mon premier souvenir...
Quand j’ai mis un pied sur le sol français, c’est l’odeur. Ça puait...je détestais le métro parisien, je n’arrivais pas me faire à l’odeur. Mon adaptation a été très longue. Les gamins se moquaient de mon accent. Au Giraudoux à l’époque, il y avait deux familles noires dans l’immeuble. C’était très blanc et assez raciste aussi. Je n’avais jamais été confronté à ça. Je l’avais vécu aux Antilles, mais en sens inverse : les gens méprisaient les indiens, les haïtiens. »

« J’étais à l’école Clément Marot
Il y avait deux ou trois arabes, pas plus de quatre noirs. J’étais assez renfermé, je ne me mélangeais pas trop aux autres gamins. Ils étaient tous nés en France. Mes résultats scolaires étaient assez catastrophiques. J’étais en France, mais j’avais encore la tête en Guadeloupe. Je déprimais complètement. Je pleurais en regardant les photos. J’ai eu tellement de mal à m’adapter qu’à un moment il fallait que j’oublie. J’ai déchiré les albums photo et je les ai jetés. Je n’arrivais pas à m’y faire. Déchirer mes photos ça a été un geste inconscient. Avec le recul, je n’ai rien renié, j’ai tout mis de côté, enfoui. Il fallait que je m’adapte. J’ai fait table rase. Je n’avais pas le choix, ça s’est fait tout seul.

« Il y avait des problèmes de racisme...
C’était fréquent. Une année, je suis parti en colonie de vacances dans les Vosges. Je m’étais fait une copine vosgienne qui me plaisait beaucoup, mais qui a refusé de sortir avec moi : « Bah non c’est pas possible, parce que t’es café au lait ! ». J’avais oublié ça. Ça m’a ramené à la différence couleur. »

« Il y avait un certain Monsieur N...
La grande gueule de l’école, qui nous appelait clairement les bamboulas, les bougnoules. J’ai fait deux ans dans cette école.
A 9 ans, je suis retourné à la Guadeloupe pendant une année scolaire, puis re-retour en France, réadaptation. Je suis allé directement en foyer. A 11 ans, je n’obéissais déjà plus. J’étais un peu « speed » comme gamin, turbulent et rebelle. J’étais un fugueur. Au début, j’étais dans le foyer ou travaillait ma marraine : « Providence Miséricorde ». Elle est monitrice-éducatrice. J’y suis resté un an. Ça a été dur, mais libérateur quand même. J’ai coupé les ponts avec toute forme d’autorité et avec toute la famille. »

« Quand je suis arrivée au collège...
André Marie de Barentin, sur 600 élèves, il y avait deux portugais et il y avait moi...Je me battais souvent. C’était la campagne, le Pays de Caux. Au début, Je rentrais tous les week-end. J’avais pas de potes sur le quartier. Je ne faisais rien. De temps en temps, j’allais au cinéma. Avec ma tante, c’était tendu. Et puis j’ai décidé de ne plus rentrer le week-end. Je passais mon temps au foyer. Je m’étais fait des potes à Barentin. J’y suis resté de 11 à 18 ans.
J’étais en décalage. J’étais toujours puni. J’ai toujours eu des potes exclus en fait. Les exclus se retrouvent... Je suis resté à l’école du foyer : j’ai fait mécanique générale. Ça devait nous emmener au CAP tourneur fraiseur. Puis je suis passé en métallerie serrurerie. Mais ça ne m’a mené à rien. C’était foutu d’avance. J’y ai passé 7 ans. Je n’en garde quasiment aucun souvenir. Personne ne savait ce que je faisais. Je ne donnais pas de nouvelles à la famille. »

«  A 18 ans, je suis sorti du foyer...
Et j’ai galéré pas mal jusqu’à 20 ans. Je dormais dans des squats. J’ai fait connaissance avec plein de gens. J’ai découvert le monde extérieur. J’ai fait des conneries, des mauvaises expériences aussi, des mauvaises rencontres. J’étais encore plus bagarreur. Quand tu vis dehors, il n’y a pas de diplomatie. Certains de mes potes sont morts, d’autres ont été en prison...
Et moi dans dans tout ça ?
j’ai commencé à me dire que c’était pas pour moi. J’ai bossé un peu : pendant un an, j’ai fait un contrat dans un hospice. Ça me plaisait bien.
Et puis j’ai rencontré la mère de mon fils. La naissance de mon fiston m’a vraiment stabilisé. Et puis je me suis converti un temps à l’Islam. J’ai repris contact avec ma tante quand C est tombée enceinte.
J’avais fait le deuil de mon héritage culturel, tout en le gardant en moi. Les antillais sont un peu rudes, un peu rustiques. On parle fort. Je suis toujours passé pour quelqu’un de brutal, une grande gueule. C’est juste une apparence mais ça m’a joué des tours. »

« J’aime la Guadeloupe...
Tu vois, j’ai 39 ans, je n’arrive toujours pas à manger les fruits et les légumes d’ici. Il n’y a que deux fruits que je mange en France : le raisin et les poires. Et pourtant, j’ai plus la culture normande que la culture antillaise.
Je ne fréquente quasiment pas d’antillais. La communauté antillaise rouennaise est dispersée. Ce sont beaucoup d’étudiants qui ne restent pas sur Rouen. Et puis j’ai rencontré JM, un antillais, qui m’a fait comprendre beaucoup de chose. C’était mon miroir un peu ce type là. Je me suis remis à fréquenter des antillais. Ce qui m’ a sauvé, c’est que je n’ai jamais oublié le créole. Ça fait partie de moi aussi. Je me suis replongé dans mon monde.
La langue, la nourriture, une façon d’être, le ton de la voix. J’ai compris que je suis né aux Antilles, que j’ai grandi aux Antilles et que c’est ce qui m’a façonné dans mes premières années. C’est ce que je suis en fait, même si je suis un peu un cauchois quand même. J’ai passé 7 ans de ma vie dans le Pays de Caux. Quand je vivais à Barentin, j’avais un vrai accent cauchois.
Je suis antillais, mais je ne m’y retrouve pas forcément sur tout. Je n’ai pas l’accent français quand je parle créole. Les gens ne peuvent pas deviner que je vis en métropole, parce que j’ai vraiment l’accent du mec qui n’ a jamais quitté le pays. Mais j’utilise des vieux mots de vocabulaire. La langue a évolué depuis et j’ai rattrapé le vocabulaire. Je me sens bien là bas, à l’aise, chez moi. Vraiment je revis. Je préfèrerais vivre là-bas, ça c’est sûr. On peut dire que j’ai des manières de métro pour les antillais et des manières d’antillais ici. »

« Quand tu bosses sur un chantier...
Le mec soit disant raciste, qui n’aime pas les noirs ni les arabes te dit : « Oui mais toi t’es pas comme les autres. ». Je répondais : « Mais les autres, tu les connais ? » « Non, mais je vois bien à la télé... » Le mec va voter Le Pen, mais par contre, ses collègues de chantiers arabes ou noirs sont des mecs bien. En fait l’antillais est très comme ça. : « Je suis raciste, j’aime pas les blancs, mais lui, c’est pas pareil, c’est un mec bien, c’est mon pote. » Ce sont des restes des mentalités des colons. La mentalité vieille France.
En Guadeloupe, c’est communautariste, les gens sont super racistes. Le pire, c’est que je ne supporte pas les antillais. Leur manque d’ouverture d’esprit est énorme, mais j’ai envie de finir ma vie là-bas parce que c’est chez moi.
J’ai vécu en métropole par la force des choses, seul noir dans la campagne française. Les gens me disaient toujours : « Mais t’es pas complètement noir ». Certains pensaient même que j’étais arabe. Je me faisais traiter de bougnoule. Avec les arabes aux Sapins, ça s’est mal passé. Je ne me considère pas comme étant raciste mais je rigole beaucoup avec ça, à dire des choses comme : « sale bougnoule, sale juif, sale blanc-bec. »Mais regarde, j’ai du sang indien, j’ai du sang blanc, j’ai du sang noir, du sang polynésien. Je suis un mélange d’origines et j’en suis fier ! »

« Je n’aime pas Rouen...
Je n’aime pas cette ville. C’est une ville musée. Le normand est super froid, pas accueillant de prime abord. Mais je dirais qu’il est de confiance à long terme. Au fond, il est fiable.
Quand tu regardes de près, j’ai quand même plus une culture normande qu’antillaise. Si la culture normande, c’est manger du camembert et boire du calva, oui je suis normand ! Les traditions normandes, je ne les connais pas, je ne m’y suis jamais intéressé. Dans la campagne normande, j’ai quand même rencontré des gens qui m’ont invité sous leur toit, simplement. »

« Dans la cuisine, ce que j’ai gardé des Antilles...
C’est l’assaisonnement des viandes et des poissons avant de les faire cuire. C’est quelque chose que je voudrais transmettre à mon fils. L’héritage culturel des Antilles, c’est loin pour lui. Je ne vais pas essayer de lui imposer une culture. Une culture ça ne s’impose pas.
Les années à venir ? je ne sais pas. Aller voir ailleurs, ça ouvre l’esprit. Un type m’avait dit à Bamako : «  Quelqu’un qui voyage 70 fois dans sa vie a autant d’expérience que celui qui reste 70 ans au même endroit ». La seule chose dont je voudrais que mon fils hérite, c’est plus qu’un héritage culturel, c’est l’ouverture d’esprit. »